La troisième enquête nationale d’Opale sur les associations culturelles employeuses (ACE) met en évidence des budgets en nette progression en 2023, dans un contexte encore marqué par le rattrapage de l’activité après la crise sanitaire. Mais cette hausse moyenne masque de très fortes disparités entre associations et doit être interprétée avec précaution.
Au-delà des volumes budgétaires, la structure des ressources évolue peu : les associations culturelles employeuses continuent de s’appuyer sur un modèle économique hybride, combinant principalement recettes d’activité et subventions publiques. Derrière cette apparente stabilité se dessinent cependant des situations très différentes selon les domaines culturels, les fonctions exercées et la taille des structures.
– Des budgets en forte progression… à interpréter avec précaution
En 2023, le budget moyen des associations culturelles employeuses s’établit autour de 227 000 euros, contre environ 170 000 euros en 2018. Extrapolé à l’ensemble des quelque 45 550 ACE recensées, leur budget cumulé atteindrait près de 10 milliards d’euros, contre 7 milliards en 2018 et 5 milliards en 2007.
Cette progression ne signifie toutefois pas que l’ensemble des associations ont vu leur situation économique s’améliorer dans de telles proportions.
Plusieurs éléments invitent à la prudence.
D’une part, le champ de la population de référence a été élargi depuis la précédente édition de l’enquête. D’autre part, la crise sanitaire a particulièrement fragilisé les associations les plus petites et les moins structurées (nombre d’entre elles n’ayant pas employé de salarié·es en 2020, elles n’apparaissaient plus comme employeuses dans les données administratives ayant servi à constituer la population de référence de 2023). Enfin, la diffusion du questionnaire par de nombreux réseaux professionnels et institutionnels a pu favoriser la participation des structures les plus organisées.
La répartition des associations par tranche de budget en témoigne. En 2023 :
• 24 % disposent de moins de 50 000 euros de budget, contre 33 % en 2018 ;
• 46 % disposent de 50 000 à moins de 200 000 euros ;
• 30 % atteignent ou dépassent 200 000 euros, contre 23 % en 2018.
Pour autant, cette évolution ne relève pas uniquement d’un effet statistique. La moitié des associations interrogées indiquent effectivement que leur budget a progressé depuis 2018. Parmi elles, 80 % attribuent cette hausse à l’accroissement ou au développement de leurs activités et 56 % à l’accès à de nouveaux financements.
Cette dynamique porte encore la marque du rattrapage post-Covid : spectacles, événements, formations ou autres activités initialement prévus en 2020 et 2021 ont parfois été reportés sur les exercices suivants, entraînant avec eux recettes et financements.
À l’inverse, 28 % des associations déclarent une diminution de leur budget entre 2018 et 2023, tandis que 22 % font état d’une stabilité. Les baisses sont principalement attribuées à la diminution de l’activité ou de la fréquentation (61 %), à la baisse ou à la non-reconduction de subventions (57 %) et au recul des recettes ou des cotisations (47 %).
=> Les budgets des ACE apparaissent globalement en hausse en 2023, mais cette embellie doit être relativisée : elle conjugue reprise d’activité post-Covid, renforcement d’une partie des structures et moindre présence des associations les plus fragiles.
– Une forte concentration des ressources économiques
La moyenne budgétaire ne décrit que très imparfaitement la situation économique d’une association culturelle « type ».
En 2023, le budget moyen atteint 227 000 euros, tandis que le budget médian [1] n’est que de 105 000 euros : la moitié des associations disposent donc d’un budget inférieur à ce montant. Un quart se situent même sous les 50 000 euros, tandis que les 25 % les mieux dotées dépassent environ 243 000 euros.
L’écart important entre moyenne et médiane s’explique par la présence d’un nombre limité de structures disposant de budgets beaucoup plus élevés, qui tirent la moyenne vers le haut.
Cette concentration apparaît clairement lorsque l’on observe la répartition du budget cumulé : les 30 % d’associations disposant d’au moins 200 000 euros concentrent à elles seules 75 % de l’ensemble des budgets. À l’autre extrémité, les 24 % d’associations situées sous les 50 000 euros ne représentent que 3 % du budget cumulé.
Les différences sont également importantes selon les fonctions exercées.
Les associations de diffusion sont les mieux dotées, avec un budget moyen de près de 377 000 euros, et même près de 489 000 euros pour celles du spectacle vivant. Elles gèrent fréquemment des lieux, festivals ou équipements impliquant des charges fixes et des volumes d’activité importants.
Les associations d’administration et d’accompagnement disposent également de budgets relativement élevés, autour de 286 000 euros en moyenne.
À l’inverse, les associations dont la fonction principale est la création restent les moins dotées : leur budget moyen s’élève à environ 134 000 euros, pour un budget médian de seulement 78 000 euros. Dans le spectacle vivant, malgré un budget moyen un peu supérieur, la médiane demeure proche de 80 000 euros.
Ces différences sont particulièrement importantes à garder en tête lorsque l’on parle du « secteur associatif culturel » dans son ensemble : une compagnie artistique, un lieu de diffusion, une association d’éducation artistique ou une structure d’accompagnement peuvent toutes relever du même champ culturel tout en disposant de moyens économiques très différents.
Budget moyen et médian des associations selon la fonction principale
=> Derrière un budget moyen de 227 000 euros se cache une réalité beaucoup plus contrastée : une majorité de structures disposent de moyens relativement limités, tandis qu’une minorité concentre l’essentiel des ressources économiques du secteur.
– Un modèle économique toujours hybride : moitié recettes d’activité, plus d’un tiers de subventions
Malgré les évolutions des volumes budgétaires, la composition des ressources des associations culturelles employeuses évolue finalement assez peu depuis 2018.
En moyenne, leur budget se compose de :
• 48 % de recettes d’activité : ventes de spectacles ou de prestations, billetterie, cours, formations, etc. ;
• 38 % de subventions publiques ;
• 7 % de cotisations ;
• 3 % d’aides à l’emploi ;
• 2 % de dons et mécénat ;
• 2 % d’autres ressources.
Les recettes d’activité et les cotisations représentent ensemble environ 55 % du budget moyen. Les ACE reposent ainsi majoritairement sur des ressources liées directement à leurs activités et à leurs membres, tout en conservant une forte dépendance aux financements publics.
Cette structure moyenne masque là encore d’importants écarts.
Dans le spectacle vivant, les recettes d’activité représentent 54 % des ressources, contre 34 % pour les subventions. Cette part des recettes propres est particulièrement élevée dans les associations de création et de production du spectacle vivant, où elle atteint respectivement 60 % et 63 %.
À l’inverse, certains domaines dépendent beaucoup plus fortement des financements publics. Les subventions représentent ainsi 64 % du budget des associations d’arts visuels et 56 % de celui des associations de l’audiovisuel.
Les modèles diffèrent également selon la fonction principale. Les associations de création tirent en moyenne 61 % de leur budget de recettes d’activité et seulement 31 % de subventions. Les associations de diffusion présentent une structure presque équilibrée entre recettes d’activité (45 %) et subventions (46 %). Les structures d’accompagnement sont elles aussi fortement soutenues par les financements publics, qui représentent 45 % de leur budget.
Les associations d’éducation ont une autre particularité : les cotisations représentent 19 % de leur budget, soit près de trois fois la moyenne des ACE. Cette part atteint 28 % pour les structures d’éducation relevant du spectacle vivant.
Ces différences montrent combien la notion de « ressources propres » doit être maniée avec précaution. Pour une compagnie, elles peuvent principalement correspondre à la vente de spectacles ; pour une école artistique, aux cotisations ou aux frais d’inscription ; pour un lieu de diffusion, à la billetterie ou à des prestations. La capacité à développer ces ressources dépend donc largement de la nature même de l’activité exercée.
=> Il n’existe pas un modèle économique unique des associations culturelles employeuses : toutes combinent à des degrés variables financement de l’activité, soutien public, cotisations et autres ressources, selon leur domaine et surtout selon leur fonction.
– Des subventions très présentes, mais inégalement réparties
Les financements publics restent une composante essentielle de l’économie des associations culturelles employeuses.
En 2023, 87 % des ACE bénéficient d’au moins une subvention publique, contre 83 % en 2018. Parmi les associations subventionnées, 76 % perçoivent une aide au projet et 78 % une subvention de fonctionnement.
Le niveau de soutien public est étroitement associé à la taille économique des structures. Les associations dont les subventions représentent moins du quart du budget disposent d’un budget moyen de 149 000 euros et d’un budget médian de 60 000 euros. Lorsque les financements publics représentent au moins les trois quarts des ressources, le budget moyen atteint 319 000 euros et le budget médian 132 000 euros.
Les collectivités territoriales restent les principaux financeurs du secteur. Elles apportent ensemble 64 % du montant total des subventions, même si leur poids recule par rapport à 2018, où il atteignait 71 %. Le ministère de la Culture représente pour sa part 20 % des subventions, contre 16 % cinq ans auparavant.
À elles seules, les communes restent les financeurs les plus fréquemment mobilisés : 60 % des associations déclarent percevoir une subvention communale. Ces aides représentent 23 % de l’ensemble des subventions publiques perçues par les ACE.
Les départements touchent également 60 % des associations et représentent 15 % des montants. Les régions soutiennent 49 % des structures, tandis que 47 % bénéficient d’un financement du ministère de la Culture ou des DRAC.
La fréquence d’un financement ne renseigne cependant pas à elle seule sur son importance.
Le montant moyen d’une subvention communale atteint environ 39 200 euros, mais la médiane n’est que d’environ 6 500 euros. Pour les départements, le montant moyen est proche de 18 500 euros et la médiane d’environ 7 000 euros.
Origine et montant des subventions publiques perçues par les associations
Le ministère de la Culture et les Drac interviennent auprès d’un nombre moins important de structures, mais avec des montants moyens plus élevés : en moyenne 60 800 euros.
Ces écarts entre moyennes et médianes montrent que les financements publics sont eux-mêmes très concentrés.
La création reste particulièrement peu dotée en financements publics.
L’enquête met également en évidence une répartition très inégale des subventions selon les domaines et les fonctions.
Les associations dont les montants de subventions sont les moins élevés sont notamment celles intervenant dans la création, l’éducation et l’accompagnement du spectacle vivant, mais aussi dans le patrimoine et les arts visuels, avec des montants médians de subvention relativement faibles.
Dans le spectacle vivant, les écarts sont particulièrement nets.
Les associations de création perçoivent environ 49 000 euros de subventions en moyenne, mais la moitié en reçoivent moins de 22 000 euros. À l’inverse, les structures de diffusion bénéficient de plus de 260 000 euros en moyenne ; leur médiane, bien plus basse, s’établit autour de 61 500 euros.
La diffusion concentre en effet des équipements, festivals et lieux souvent davantage institutionnalisés, susceptibles de bénéficier de conventions et de financements publics plus importants.
Des écarts importants entre moyenne et médiane apparaissent également dans l’éducation populaire, l’audiovisuel, le livre ou la production du spectacle vivant. Ils traduisent l’existence, à l’intérieur d’un même domaine ou d’une même fonction, de structures de tailles et de degrés d’institutionnalisation extrêmement différents.
Montants moyen et médian des subventions publiques perçues par les associations selon leur domaine et fonction principale
Cette situation éclaire aussi les modèles économiques observés précédemment : si les associations de création présentent une part particulièrement forte de recettes d’activité, ce n’est pas nécessairement le signe d’une plus grande autonomie économique. Cette caractéristique est aussi liée à leur niveau plus faible de financement public.
=> Les subventions concernent la très grande majorité des ACE, mais leurs montants sont extrêmement inégalement répartis. Les associations de création disposent notamment de budgets plus faibles et d’un soutien public moindre que les structures de diffusion.
– Plus des deux tiers du budget consacrés à rémunérer le travail
Les associations culturelles employeuses ont pour particularité de consacrer une part très importante de leurs ressources à la rémunération du travail.
Les salaires et cotisations sociales représentent à eux seuls 60 % de leur budget moyen, contre 55 % en 2018. À cela s’ajoutent les rémunérations versées aux travailleur·ses non salarié·es (TNS), qui représentent environ 8 % du budget.
Au total, 68 % des ressources des ACE sont ainsi consacrées à rémunérer du travail salarié ou indépendant.
Cette proportion permet de mieux comprendre la forte sensibilité de ces structures aux variations de leurs recettes. Dans des organisations dont l’activité repose avant tout sur des personnes (artistes, technicien·nes, enseignant·es, chargé·es de production, d’administration, de médiation ou de coordination) les marges d’ajustement budgétaire sont nécessairement limitées.
La part consacrée au travail diffère néanmoins selon les fonctions exercées.
Elle dépasse 70 % du budget dans les associations de création et d’éducation. Les associations de création consacrent par exemple 66 % de leur budget aux salaires et charges sociales et 8 % à la rémunération de travailleur·ses non salarié·es, soit près des trois quarts de leurs ressources.
Part du budget consacrée au travail
dans les associations selon la fonction principale
La proportion est moins élevée dans les associations de diffusion, où elle se situe autour de 55 %, et dans les structures de préservation, autour de 52 %. Ces dernières supportent davantage d’autres dépenses : gestion et entretien de lieux ou de collections, achat de spectacles et de prestations, coûts techniques ou charges liées à l’accueil du public.
Ces résultats soulignent une caractéristique centrale de l’économie associative culturelle : le financement des associations est très directement un financement de l’emploi et du travail culturel.
=> Près de sept euros sur dix dépensés par les associations culturelles employeuses servent à rémunérer du travail. Toute contraction durable de leurs ressources est donc susceptible de se répercuter rapidement sur l’emploi, les volumes de travail ou les conditions de rémunération.
– Des modèles économiques diversifiés, mais marqués par de fortes inégalités
L’enquête met finalement en évidence des modèles économiques :
• hybrides, reposant à la fois sur les recettes d’activité, les financements publics, les cotisations et d’autres ressources
• très inégalement dotés, puisque 30 % des associations concentrent les trois quarts des budgets
• fortement différenciés selon les fonctions, avec des structures de diffusion nettement mieux dotées que celles de création
• encore largement soutenus par les pouvoirs publics, puisque 87 % des ACE perçoivent au moins une subvention
• principalement financés par les collectivités territoriales
• intensifs en travail, celui-ci absorbant plus des deux tiers des budgets
La progression des budgets observée en 2023 peut ainsi donner l’image d’un secteur économiquement renforcé après la crise sanitaire. Elle recouvre pourtant une réalité plus contrastée.
Une partie des associations bénéficie de budgets importants, d’équipes structurées et de financements publics conséquents, tandis qu’une multitude de petites structures continuent de fonctionner avec des moyens beaucoup plus réduits. Les associations de création se trouvent particulièrement exposées : moins dotées en moyenne et moins soutenues par les financements publics, elles consacrent parallèlement une très grande partie de leurs ressources à rémunérer le travail nécessaire à leur activité.
La stabilité apparente du modèle économique des ACE ne doit donc pas masquer les écarts considérables de capacité économique et de soutien public qui traversent le secteur associatif culturel.








