Accueil > > Opale > Projet, historique et réalisations

Bruno Colin, co-fondateur d’Opale (1958-2025)

Hommage à Bruno Colin, co-fondateur d’Opale
Bruno, le militant fondateur, le penseur-bricoleur, le solitaire fabricant de collectif, le compagnon de route de l’économie solidaire.

Notre ami, co-fondateur d’Opale, Bruno Colin nous a quittés le 4 octobre 2025, parti si vite, parti trop tôt.
Sa présence encore régulière auprès d’Opale, sa gentillesse, ses paroles toujours douces, sa préoccupation de l’autre, sa mémoire de notre histoire et de cette belle aventure Opale nous manquent.
Sélection de textes de Bruno Colin sur l’Economie Solidaire

Une soirée hommage a eu lieu le 12 février 2026 à Opale en présence d’une quarantaine de personnes.
▹ Retrouvez ici les traces de cette soirée


-  BIOGRAPHIE
Bruno Colin est né le 22 novembre 1958 à Paris dans le XIVe arr., de nationalité française. Fils unique de Henri et Simone Colin, dentistes tous les deux.
Il a un fils, Clément Colin, et trois petits enfants. Il décède brutalement dans un accident de voiture le 4 octobre 2025 à l’âge de 66 ans.
Après une licence de philosophie, il devient assistant réalisateur sur deux longs métrages de cinéma et participe en 1980 à la création d’une société de production. Il occupera des fonctions d’assistant de films institutionnels et en 1989, sera nommé commissaire général de l’observatoire du FIMAJ (Festival international et marché de l’audiovisuel et des programmes jeunesse) à Troyes. Quittant rapidement le milieu du cinéma, son choix professionnel se portera plutôt sur le soutien aux personnes qui rencontrent des difficultés d’insertion professionnelle dans un premier temps, avant de se concentrer sur l’appui et l’accompagnement des initiatives collectives culturelles qui visent justice et utilité sociale.

Dès 1982, à 24 ans, il crée et dirige une « entreprise d’insertion » avant l’heure (le dispositif « entreprise d’insertion » n’existe pas encore), AURORE (Art et Usage de la Récupération d’Objets et de leur Reconversion Ecologique), qui obtient « le prix de l’entreprise innovatrice en économie sociale » décerné par le Crédit Coopératif en 1983. Dans le même temps il participe en tant que secrétaire du bureau exécutif à la création de la première Union d’Economie sociale dite « GENESE » spécialisée dans la création d’activités pour l’insertion des jeunes en Essonne.
C’est aussi dans ces années-là qu’il accompagne, pour le compte d’ADEL (Agence pour le Développement de l’Economie Locale, montée et développée par Madeleine Hersent) la création de restaurants de quartiers à l’initiative de groupes de femmes issues de l’immigration. Il montera plus tard avec elle et d’autres compagnon.nes, le Mouvement pour l’Economie Solidaire (MES). Inquiet.es de voir se développer une marchandisation du monde effrénée, ces militant.es de l’économie solidaire veulent réarticuler l’économique et le social, mettre « en exergue le droit à l’initiative économique pour tous et toutes, soucieux.ses en priorité de la dignité de l’être humain et de la préservation de son environnement. » Il devient également chargé de mission pour le CRIDA (Centre de Recherche et d’Information sur la Démocratie et l’Autonomie) sur l’évaluation des perspectives de création d’entreprises et d’emplois à partir de dispositifs d’incitation de l’Etat ou d’initiatives locales citoyennes spontanées.
La rencontre avec les acteurices de l’économie solidaire et en particulier avec Jean-Louis Laville (sociologue spécialiste de l’économie solidaire de renom qui, avec d’autres, a contribué à conceptualiser et à faire connaître cette notion) fut fondamentale et marquante dans le parcours de Bruno. L’économie solidaire, c’est l’histoire d’un mouvement d’alternatives qui font advenir dans des pratiques réelles du collectif, de la solidarité, de la démocratie et de l’utilité sociale à travers de nombreuses activités (régies de quartier, commerce équitable, agriculture durable, finance solidaire, citoyenneté et éducation populaire, lieux culturels de proximité, systèmes d’échange locaux, services de proximité, monnaies locales…). Toutes ces initiatives de l’économie solidaire ne vont cesser d’irriguer le travail et la réflexion de Bruno toute sa vie.
S’intéressant toujours plus en profondeur à l’analyse des moteurs de ces actions citoyennes, il oriente de plus en plus son action vers l’accompagnement des initiatives qui s’auto-organisent, s’auto-gèrent, dans un objectif non lucratif ou de lucrativité limitée et qui cherchent à améliorer leur cadre de vie dans une démarche d’économie solidaire et coopérative.
Très vite, il croise la route du CAES (Centre Autonome d’Expérimentation Sociale), friche squattée par des jeunes de Ris-Orangis dès le début des années 80. C’est là qu’en 1988 est créée l’association M.A.R.I.E, devenue ensuite O.P.A.L.E (Organisation pour Projets Alternatifs d’Entreprises).
L’association aura dès sa création comme objet d’accompagner et de valoriser les initiatives citoyennes, en particulier dans les arts et la culture, dans un contexte où l’arrivée au pouvoir du gouvernement socialiste dans les années 80 ouvre des possibilités nouvelles de développer dans les quartiers populaires, des projets citoyens d’action culturelle, d’économie solidaire porteurs de transformation sociale .

Au début des années 90, en partenariat avec l’Agence pour le Développement des Services de Proximité (ADSP), Opale met en place un dispositif de soutien à la création d’associations culturelles, les accompagnant dans leur développement et la pérennisation de leurs activités. Ces années-là sont aussi celles où Opale monte des projets d’actions culturelles dans des quartiers populaires avec les habitant.es, et accompagne à la création de lieux culturels de proximité.
En 1993, suite à la publication d’un rapport sur les cafés de quartier pour les jeunes commandité par le sous-préfet à la Ville de l’Essonne, Opale se voit confier une mission d’accompagnement du récent programme interministériel cafés musiques. Ce passage d’un travail à l’échelle locale à une échelle nationale marque un renforcement du dialogue avec la puissance publique, indispensable à l’accompagnement et l’outillage des porteurs de projets culturels. L’association déménage alors à Paris et se professionnalise, avec la stabilisation progressive de postes salariés.
A partir de cette date, il devient évident pour Bruno et Opale qu’accompagner et outiller les porteurs de projets culturels va aussi de pair avec le lien et le dialogue avec la puissance publique.
C’est l’objet d’Opale d’intervenir auprès des porteurs de projets artistiques et culturels, principalement des associations, mais aussi des acteurs qui les accompagnent : Etat, collectivités locales, réseaux et fédérations. Au croisement de l’Economie sociale et solidaire, des arts et de la culture, de la recherche et des acteurs publics, Opale porte maintenant depuis 40 ans un véritable Pôle ressources Culture et ESS.

Adepte de la maïeutique, Bruno souhaitait que chacune et chacun puisse concevoir ses propres projets, écrire, utiliser des outils (guides, fiches techniques, notes pratiques, études, témoignages) pour monter des projets d’entreprises alternatives d’utilité sociale, pédagogiques et culturels. En ce sens, nombreux et nombreuses sont les personnes et professionnel.les qu’il a encouragées, inspirées et à qui il a transmis cette capacité à l’autonomie et à l’émancipation. Il a toujours souhaité également qu’Opale serve de couveuse à des projets en émergence.

Le projet d’Opale est profondément marqué par cette empreinte laissée par Bruno. Cette empreinte se mesure tant à travers l’objet social de l’association que sur le plan méthodologique : analyser et valoriser la fonction des associations culturelles en partant d’expériences de terrain qui animent les territoires, cherchent à réduire les inégalités et visent l’accessibilité à toustes.
Il s’agit d’opérer des coopérations avec les domaines du social, de la finance solidaire, de l’insertion, de l’environnement et en mettant toujours au centre ces différents principes : l’humain, la concertation, la transparence, la réciprocité et la tolérance.
De 1988 jusqu’à son départ au début des années 2010, il dirigea plusieurs dizaines d’études, pilotera des formations, des publications de livres ou des travaux d’enquêtes et diverses actions pour aider au développement et à la reconnaissance de ces initiatives culturelles de territoire. Notamment :
• L’accompagnement du programme interministériel cafés-musiques
• La direction de publication et rédaction en chef de la revue trimestrielle et des éditions « Culture & Proximité ». Auteur dans ce cadre d’un hors-série de 200 pages intitulé « L’action culturelle dans les quartiers, enjeux, méthodes ». L’objectif étant de valoriser les expériences, les initiatives culturelles citoyennes et les projets culturels dans le développement local.
• La direction d’études et consultations : rapports de branche des entreprises artistiques et culturelles avec huit syndicats d’employeurs, diverses études pour l’agence culturelle francilienne ARCADI, les fédérations du secteur culturel, le ministère de la Culture, la Délégation interministérielle à la ville, la Caisse des dépôts et consignations, notamment sur l’émergence et la pérennisation des « Nouveaux services, nouveaux emplois (emplois jeunes) » de la culture (pour les musiques actuelles, les arts de la rue et du cirque, les friches artistiques et culturelles, etc).
• La co-rédaction de l’ouvrage « Pour un autre économie des arts et de la culture »
• La participation active à la rédaction du Manifeste de l’Ufisc
• La création, la gestion et l’animation d’un Centre de Ressources sur la filière culturelle pour les Dispositifs Locaux d’Accompagnement (DLA).
Il animera et co-dirigera Opale pendant près de 20 ans, et en restera fidèle même après son départ vers d’autres activités, apportant entre 2012 et 2017 régulièrement son concours à des missions d’accompagnement et des travaux d’évaluation.

A partir de 2010, il fondera l’association JADES (Joindre les Arts au Développement, à l’Education et à la Santé) qu’il installera à Septfonds (82) dans le lieu La Cheminée, une ancienne chapellerie en pleine zone rurale (Le lieu sera d’ailleurs présenté dans la célèbre émission Carnets de campagne). Avec des acteurs locaux, il y programmera toutes sortes d’actions comme de multiples ateliers artistiques, des expositions, des évènements culturels, des initiatives de coopération, des stages de développement personnel. Mais aussi des temps de réflexion et d’échanges autour de thèmes tels que l’ hospitalité, les rites de passage, l’accompagnement des personnes en fin de vie. Le tout dans un souci constant de coopération et de convivialité formalisée, entre autre, par un bar associatif. Il se formera aux contes traditionnels, au clown (auprès de la compagnie Bataclown dont il est resté proche), au chant, à la médiation de conflit (formateur en ATCC-Approche en transformation Constructive des conflits). Enfin, il organisera des formations en communication bienveillante, accompagnera des équipes et animera des séminaires.

A partir de 2015 Bruno se consacrera à l’écriture, « comme passion et nécessité » disait-il. Sous le nom de Bruno de l’Onde finalisera des romans commencés quelques années plus tôt et s’attellera à de nouvelles créations. Il publiera 7 romans et venait d’achever son 8ème. Une de ses lectrices décrivait son travail ainsi : « j’ai été frappée par une écriture à la fois précise et fluide, concrète et imagée. Les situations bien campées dans le quotidien basculaient sans crier gare dans le fantastique pour revenir ensuite dans le monde réel avec douceur, tendresse. Les personnages étaient vivants, lourds d’un passé chargé, ancrés dans un environnement dépeint avec soin. Ils nous émeuvent par leur destin. Ils nous amusent aussi par leur cocasserie subtile : Bruno a un sens de l’humour feutré ».

Bruno écrivait : « j’aime chercher ces moments, ces endroits où nous faisons parfois, au cours de notre chemin de vie, l’expérience d’une autre réalité, qui, en langage symbolique, nous renseigne sur ce que nous avons vécu par le passé et nous ouvre des portes pour un avenir différent. Pas nécessairement plus heureux (encore que, c’est quand même le but !) mais plus riche certainement. Via des passages, des fissures, des interstices qui donnent sens. Direction et signification. »
Bruno aimait le verbe bien écrit mais tout autant les utopies bien écrites, utopies concrètes, à travers l’économie solidaire, utopies en mouvement et en questionnement, et surtout, toujours avec la volonté de mettre les idées, les valeurs, les principes en lien avec l’action, avec leur mise en pratique.
Homme de conviction, ce n’est pas un hasard s’il a choisi d’aider, d’accompagner et de valoriser les associations, et toutes les initiatives des personnes qui veulent embellir la vie.
Il aura réussi à faire d’Opale une association importante dans le monde culturel, entre soutien à des initiatives, et leur valorisation auprès des pouvoirs publics, mais aussi objet de recherche, de doute, de tâtonnements. Un outil que chacun peut s’approprier, à une condition, que ce soit pour aider les initiatives qui animent des territoires, et qui cherchent à produire de la solidarité, de la fraternité, de la sororité ou à réduire les inégalités. Militant, parfois sans le savoir, dans l’esprit des droits culturels lesquels seront connus tardivement, il souhaitait que chacune et chacun puisse participer à la vie culturelle et à la pratique artistique, que les entraves sociales, économiques, ou de santé n’empêchent pas cette participation de toutes et tous aux échanges culturels.

Du Centre autonome d’expérimentation sociale, le CAES, friche urbaine à Ris-Orangis en 1988 jusqu’à la Cheminée à Septfond et à la publication de ses romans, la route de Bruno Colin aura toujours été cohérente, libre, créative, mettant toutes ses qualités intellectuelles, et d’écriture au service des autres et poursuivant toujours cette utopie concrète que les initiatives associatives pouvaient changer le monde, que le lien précède le bien, que le respect et la qualité de la relation aux autres permet de faire mieux humanité.

Luc de Larminat, Lucile Rivera, Anne-Marie Poumeyrol, Réjane Sourisseau



MAJ - mars 2026