La troisième enquête nationale d’Opale sur les associations culturelles employeuses (ACE) apporte un éclairage actualisé sur leurs pratiques d’emploi en 2023. Elle met en évidence une progression du nombre de CDI et de contrats à durée déterminée d’usage (CDDU), dans un contexte de reprise post-Covid. Cette hausse ne doit cependant pas masquer les caractéristiques structurelles de l’emploi associatif culturel : des contrats souvent courts, des temps de travail morcelés et une forte concentration des emplois dans le spectacle vivant et dans les associations les mieux dotées.
Des formes d’emploi diversifiées, marquées par le poids des contrats temporaires
Le travail rémunéré dans les associations culturelles employeuses recouvre des situations diverses, allant de l’emploi salarié au recours à des travailleur·ses indépendant·es.
Parmi l’ensemble des travailleur·ses rémunéré·es :
• 34 % sont en CDI ou en CDI intermittent ;
• 15 % en CDD ;
• 28 % en CDDU ;
• 23 % exercent sous un statut non salarié : artistes-auteur·rices, microentrepreneur·ses, entrepreneur·ses individuel·les, etc.
Lorsque l’on considère uniquement les salarié·es, les CDI et CDI intermittents représentent 44 % des emplois, contre 20 % pour les CDD et 36 % pour les CDDU. Les contrats temporaires occupent donc une place majeure dans l’emploi associatif culturel.
Au total, ce serait environ 400 000 salarié·es estimé·es en 2023 dans le ACE.
Le nombre moyen de salarié·es en CDI est passé de 2,3 par association en 2018 à 4 en 2023. Le nombre moyen de CDD reste stable, à 1,8, tandis que celui des CDDU passe de 12,3 à 16,1. Le nombre moyen de travailleur·ses indépendant·es progresse également, de 1,2 à 2,7.
Ces évolutions doivent néanmoins être interprétées avec prudence. Elles s’expliquent en partie par l’élargissement du champ culturel étudié, qui intègre désormais des associations dont les codes NAF ou RNA ne sont pas culturels, mais dont l’objet témoigne d’une activité culturelle conséquente. Elles tiennent également à une meilleure représentation des grandes structures dans l’enquête et aux effets de la crise sanitaire, qui a particulièrement fragilisé les associations les plus petites et les plus jeunes.
Les médianes, nettement inférieures aux moyennes, rendent compte de cette forte concentration de l’emploi dans une partie des structures : une association compte en médiane un seul CDI, aucun CDD et aucun·e travailleur·se non salarié·e. La médiane des CDDU augmente toutefois, passant de deux à quatre contrats entre 2018 et 2023.
Cette progression des CDDU traduit aussi le rebond de l’activité après la crise sanitaire. Les données d’Audiens et de France Travail indiquent que le nombre de salarié·es intermittent·es employé·es par le secteur associatif culturel est passé d’environ 100 000 en 2018 à 150 000 en 2023.
=> L’emploi culturel associatif a retrouvé une certaine dynamique après la crise sanitaire, sans que les formes d’emploi se soient pour autant stabilisées.
Le spectacle vivant concentre l’essentiel de l’emploi salarié
Les formes d’emploi varient fortement selon les domaines d’activité et les fonctions exercées.
Le spectacle vivant représente les deux tiers des associations étudiées, mais concentre 80 % de l’ensemble des salarié·es du secteur associatif culturel :
• 58 % des salarié·es en CDI ;
• 62 % des salarié·es en CDD ;
• 91 % des salarié·es en CDDU.
86 % des associations du spectacle vivant ont recours aux CDDU. Elles en emploient en moyenne 22,2 au cours de l’année, avec des niveaux particulièrement élevés dans les structures de diffusion (47,6 CDDU en moyenne) et de production (29,2). Ces emplois correspondent notamment aux artistes et aux technicien·nes mobilisé·es ponctuellement pour la réalisation des spectacles et des événements.
Nombre moyen de salarié·es par type de contrat et domaine d’activité
D’autres domaines présentent des profils différents. Les associations d’éducation populaire se distinguent par un nombre moyen élevé de salarié·es en CDI (8,4), témoignant d’une relative stabilité de l’emploi dans ce domaine. Enfin, les structures transversales à plusieurs domaines d’activité principaux présentent le profil le plus équilibré entre CDI (5,4), CDD (1,5) et CDDU (7,9).
Les arts visuels et le secteur du livre se distinguent par une place importante du travail indépendant. Les associations d’arts visuels comptent ainsi en moyenne 13,2 travailleur·ses non salarié·es et celles du livre, de la lecture et de l’écriture 6,6.
=> Derrière l’appellation commune d’association culturelle employeuse se trouvent des modèles d’emploi très différents : intermittence dans le spectacle vivant, emploi permanent dans l’éducation populaire et travail indépendant dans les arts visuels ou le livre.
Un emploi permanent très féminisé, mais une division sexuée des fonctions
Les femmes sont largement majoritaires parmi les salarié·es en emploi permanent. Elles représentent :
• 65 % des salarié·es en CDI ;
• 70 % des salarié·es en CDD.
Cette féminisation tient notamment à leur forte présence dans les fonctions administratives, de coordination et de support, qui constituent une part importante des emplois permanents dans les associations culturelles.
La proportion de femmes en CDI atteint 92 % dans le domaine du livre, 82 % dans les arts de la rue et 79 % dans la danse. La répartition est plus équilibrée dans les radios, la musique, le cinéma et la vidéo.
La situation s’inverse cependant pour les CDDU, qui concernent principalement les métiers artistiques et techniques du spectacle vivant et de l’audiovisuel. Les femmes ne représentent que 45 % des salarié·es recruté·es sous ce type de contrat, contre 55 % d’hommes.
=> La forte féminisation de l’emploi permanent ne signifie donc pas que les femmes occupent la même place que les hommes : elles restent davantage concentrées dans les fonctions administratives et moins présentes dans les emplois artistiques et techniques intermittents.
Des volumes de travail faibles et morcelés
La précarité de l’emploi ne réside pas uniquement dans la nature des contrats. Elle concerne également le temps de travail.
Dans les ACE, 1,4 salarié·e en CDI représente en moyenne un équivalent temps plein, soit environ 0,7 ETP par personne. Pour les CDD, deux salarié·es sont nécessaires pour constituer un ETP, soit seulement 0,5 ETP par personne.
Plus de la moitié des associations utilisent des CDDU pour recruter ponctuellement des artistes ou des technicien·nes. Parmi celles qui y ont recours, 28 % déclarent avoir rémunéré moins de 500 heures de travail en CDDU au cours de l’année 2023. À l’inverse, la moitié déclarent au moins 1 500 heures.
Ces résultats illustrent une forte dispersion des situations. Certaines associations constituent des employeurs réguliers et structurés, tandis que d’autres mobilisent seulement quelques salarié·es pendant un nombre limité d’heures au cours de l’année.
=> L’emploi culturel associatif est souvent partagé entre plusieurs personnes et plusieurs employeurs, avec des durées de travail réduites ou discontinues.
Un tiers des associations fonctionne sans emploi permanent
Les associations culturelles sont majoritairement des employeurs de petite ou de très petite taille :
• 40 % n’emploient aucun·e salarié·e en CDI ;
• 66 % n’emploient aucun·e salarié·e en CDD ;
• 33 % ne comptent ni CDI ni CDD.
La situation est encore plus marquée parmi les associations de création : 72 % n’ont aucun CDI et 62 % ne disposent ni de CDI ni de CDD.
Près de la moitié des ACE (47 %) fonctionnent avec moins d’un ETP permanent. Cette proportion atteint 78 % parmi les associations de création et 87 % parmi celles dont le budget est inférieur à 50 000 €.
La taille des équipes augmente fortement avec les ressources économiques. Les associations disposant d’un budget d’au moins 500 000 € comptent en moyenne 14,9 CDI, contre moins d’un CDI dans celles dont le budget est inférieur à 50 000 €.
=> L’emploi culturel est à la fois concentré dans quelques grandes structures et dispersé au sein d’une multitude de petits employeurs.
Un recul des contrats aidés et de l’apprentissage
En 2023, 19 % des associations emploient au moins une personne en contrat aidé ou en apprentissage, contre 26 % en 2018 :
• 14 % ont recours à un ou plusieurs contrats aidés ;
• 10 % emploient une ou plusieurs personnes en apprentissage.
Ces dispositifs bénéficient principalement aux associations les plus structurées. Un tiers des associations disposant d’un budget supérieur ou égal à 500 000 € emploient des personnes en contrat aidé ou en apprentissage, contre seulement 5 % de celles dont le budget se situe entre 10 000 € et 50 000 €.
Parmi les associations ayant recours aux aides à l’emploi :
• 39 % mobilisent le Fonpeps ;
• 35 % le CUI-CAE ou le parcours emploi compétences ;
• 23 % disposent de postes Fonjep ;
• 16 % mobilisent des contrats de professionnalisation.
Aides à l’emploi mobilisées par les associations
=> Les aides à l’emploi restent importantes pour certaines structures, mais elles sont en recul et profitent davantage aux associations disposant déjà des moyens nécessaires pour les mobiliser.
Une fonction employeuse de plus en plus structurée et institutionnalisée
Si l’emploi demeure souvent atomisé et réparti entre une multitude de petites structures, les associations qui le portent apparaissent de plus en plus anciennes et structurées.
L’année médiane de création des associations culturelles employeuses est 2004. La part des structures de moins de dix ans est passée de 52 % en 2008 à 30 % en 2018, puis à 22 % en 2023. Cette évolution témoigne d’un vieillissement et d’une certaine institutionnalisation du secteur, même si près de 6 000 nouvelles ACE ont été créées entre 2018 et 2023.
L’emploi est souvent présent dès le lancement du projet : 39 % des associations ont procédé à leur première embauche l’année de leur création et 30 % au cours des deux années suivantes. La création de l’association peut ainsi correspondre directement à un projet de professionnalisation, notamment dans les compagnies, les écoles artistiques, les bureaux de production ou les centres de ressources.
Cette structuration se traduit également par une meilleure inscription dans les cadres collectifs de l’emploi. En 2023, 89 % des ACE appliquent une convention collective, contre 81 % en 2018 et 61 % en 2007.
Les principales conventions appliquées sont :
la CCNEAC : 39 % ;
la convention Éclat : 24 % ;
la convention du secteur privé du spectacle vivant : 17 % ;
la convention de la radiodiffusion : 2 %.
À l’inverse, 11 % des associations déclarent ne relever d’aucune convention collective.
La grande majorité des associations sont également rattachées à un opérateur de compétences. Neuf ACE sur dix déclarent cotiser à un OPCO, chargé notamment d’accompagner les employeurs dans la formation professionnelle et le développement des compétences de leurs salarié·es.
L’Afdas, opérateur de compétences des secteurs de la culture, des industries créatives, des médias et des loisirs, rassemble 62 % des associations interrogées. Uniformation, davantage tourné vers les structures de la cohésion sociale et de l’économie sociale et solidaire, en regroupe 24 %. Enfin, 4 % relèvent d’un autre OPCO, tandis que 10 % déclarent n’en avoir aucun.
=> Le vieillissement des structures, la présence précoce de l’emploi dans leur histoire, la progression de l’application des conventions collectives et le rattachement massif aux OPCO témoignent d’une professionnalisation croissante de la fonction employeuse dans les associations culturelles.
Des écarts de salaire généralement faibles
Les associations culturelles employeuses se caractérisent enfin par des écarts de rémunération relativement limités.
Près des deux tiers (63 %) déclarent ne pratiquer aucun écart de salaire à temps de travail équivalent. Lorsqu’un écart existe, il demeure généralement modéré : dans 90 % des associations concernées, le salaire le plus élevé ne dépasse pas deux fois le salaire le plus bas.
Ces écarts apparaissent principalement dans les structures dont le budget dépasse 100 000 €, où les équipes sont plus nombreuses et les fonctions plus diversifiées.
=> Malgré la précarité et la fragmentation de nombreux emplois, les associations culturelles employeuses conservent des pratiques salariales relativement égalitaires.
Un secteur employeur dynamique, mais toujours fragmenté
L’enquête met en évidence un emploi associatif culturel :
• relancé par la reprise d’activité après la crise sanitaire
• marqué par le poids des contrats temporaires et du travail indépendant
• largement concentré dans le spectacle vivant
• réparti entre une multitude de petites structures
• fortement féminisé dans les emplois permanents, mais encore très genré
• de plus en plus encadré par des conventions collectives
• caractérisé par des écarts de salaire limités
En conclusion, les associations culturelles employeuses jouent un rôle majeur dans l’emploi artistique, culturel, administratif et technique. Mais derrière la progression du nombre de contrats demeure une réalité plus fragile : celle d’un travail souvent morcelé, exercé à temps partiel ou auprès de plusieurs employeurs, et étroitement dépendant de la taille, des ressources et du domaine d’activité des associations.














